Citizen Jobs (de Jean-François Peyret / mes. Jean-François Peyret / avec Jos Houben)

44_1_affiche

Citizen Jobs
De Jean-François Peyret
Mis en scène par Jean-François Peyret assisté par Solwen Duée, Victor Thimonier
Performances magiques conçues par Stefan Leyshon, Alain de Moyencourt
Avec Jos Houben

Scénographie par Nicky Rieti
Lumières par Bruno Goubert

Théâtre de Vidy – Le Chapiteau, Lausanne, Suisse
Produit par Théâtre de Vidy (producteur, tourneur, organisateur), Compagnie tf2 (producteur, tourneur), Le Centquatre (coproducteur)
Représentation du mercredi 27 janvier 2016 à 19h30
Placé en (placement libre)
Payé 0.00 CHF (invitation)

44_2_houbenJos Houben est seul en scène, incarnant un metteur en scène d’opéra se transformant peu à peu en Jobs himself…
[photo de Maëlla-Mickaëlle Maréchal, via Théâtre de Vidy]

Parmi les théâtres que je n’avais pas encore visités figurait celui de Vidy, pourtant l’un des plus proches de chez moi. A chaque nouvelle saison, je regardais leur programme, hésitais, et ne m’y suis finalement jamais rendu. Mais cette année, ils ont tout fait pour que j’y mette les pieds en programmant une pièce sur Steve Jobs. Du théâtre avec pour thème ma personnalité préférée, je ne pouvais pas louper ça… Dernière chose pour achever de me convaincre, l’acteur (au singulier puisqu’il est seul sur scène), Jos Houben, dont j’avais plusieurs fois entendu parler en bien.

Une fois mon Apple Watch mise en mode “ne pas déranger” (eh oui, fidèle de la marque à la pomme jusqu’au bout !), le comédien entre en scène, toutes lumières de la salle encore allumées. Il nous explique être le metteur en scène d’un opéra sur Steve Jobs et nous salue, nous, futurs danseurs et chanteurs de cette production. Ca peut paraître être un angle déroutant, mais sachez que l’Opéra de Lyon a réellement monté un spectacle sur Jobs avec Oxmo Puccino (!) et que le Santa Fe Opera californien a annoncé qu’il en ferait de même d’ici 2017. Particularité du rôle interprété par Jos Houben, outre son jeu très visuel, son passage de l’anglais au français, faisant de Citizen Jobs une pièce bilingue. Je ne sais pas si c’est un parti-pris artistique ou “commercial”, mais ça passe plutôt bien.

Voilà donc notre metteur en scène d’opéra nous expliquer le déroulement du premier acte de sa future production, le tout sur un plateau nu. Chorégraphie de 26 danseurs transformés en lettres formant des slogans de la marque, trapézistes déguisés en produits Apple, le spectacle décrit semble assez amusant. D’après les dires du personnage interprété par Houben, ces numéros visuels seront entrecoupés de références à la biographie de Jobs, dont il nous fait part de quelques extraits (adoption, voyage en Inde, passage au Reed College, mise à la porte d’Apple, retour avec la création de l’iPod, etc.). Ces passages sont décrits très rapidement et sans liant entre un épisode de la vie du célèbre patron et le suivant, en faisant plus une liste d’événements qu’autre chose. Du coup, autant j’arrive personnellement à resituer les moments montrés, autant quelqu’un qui ne connaît pas plus que ça la vie de Jobs doit avoir un peu de mal à comprendre ces petits bouts d’histoire décousus.

44_3_descriptionLe jeu très visuel de Jos Houben rend cette description d’opéra farfelu assez amusante
[photo de Maëlla-Mickaëlle Maréchal, via Théâtre de Vidy]

Pour le deuxième acte (autant celui du spectacle que celui de l’opéra dont il est question), Jos Houben arrête de s’adresser directement aux artistes qu’il est censé diriger, mais continue d’expliquer sa mise en scène. Le tout est toujours très référencé, mais cette fois la chronologie est oubliée. Pour moi qui ai vu à de nombreuses reprises le fameux discours de Jobs à Stanford la référence est limpide, mais sérieusement, qu’est-ce qu’un spectateur lambda peut comprendre quand on lui parle du Whole Earth Catalogue sans expliquer un tant soit peu de quoi il s’agit ? J’ai du mal avec cette écriture qui considère que tout le public connaît forcément la biographie du patron californien jusque dans les moindres détails… Du coup, je n’ai pas été vraiment surpris de voir certains spectateurs quitter la salle.

Pour le troisième acte, le metteur en scène disparaît de l’histoire et Jos Houben revient sur le plateau dans la peau d’un bûcheron. Le quatrième mur étant cette fois de mise, il nous interprète alors la fin de l’opéra dont il est question depuis le début. Et là, fini les références pointues à la biographie de Steve Jobs, la pièce bascule dans l’abstrait. Sur scène, des souches d’arbres (dont une avait déjà fait son apparition au deuxième acte) et une mini-maison blanche aux formes épurées si typiques du design de la marque à la pomme remplissent l’espace. Le personnage entre dans sa cabane, y ressort, répond au téléphone avec ses habits (probablement une critique de l’omniprésence de la technologie, c’est du moins la seule chose que j’aie réussie à interpréter de tout l’acte final), transforme sa hache en moteur de bateau puis joue de l’harmonica avec (!), fait quelques “tours de magie” avec un exemplaire du Whole Earth Catalogue, … Bref, visuellement c’est assez amusant, mais au niveau du sens ça m’a totalement perdu.

Vient le moment de la conclusion, où Jos Houben, désormais vêtu d’un col roulé noir, achevant ainsi sa transformation en Steve Jobs (auquel il ressemblait certes déjà fortement lorsqu’il était dans le costume du metteur en scène, accent américain, expressions et look compris), branche une prise USB géante à sa petite maison… qui se met à s’éclairer de toutes les couleurs. Entré à l’intérieur, il récite un extrait du génial discours de Jobs à Stanford, le tout entrecoupé d’harmonica et d’effrayants trucages vocaux. Après un dernier effet visuel, la pièce s’achève.

44_4_maisonL’étrange cabane Apple…
[photo de Maëlla-Mickaëlle Maréchal, via Théâtre de Vidy]

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce dernier acte et son final sont… déboussolants. Tellement déboussolant qu’il a fallu un bon moment au public pour se rendre compte que la pièce était terminée et que c’était l’heure d’applaudir.

Voilà pour le résumé du spectacle. J’ai beaucoup apprécié le côté visuel de celui-ci, au premier plan duquel se trouve le jeu très original de Jos Houben, incontestablement un acteur talentueux. Mais la pièce est aussi truffée de jolies trouvailles artistiques : un dossier qui, une fois ouvert, s’éclaire de l’intérieur tel un ordinateur portable, une pomme qui flotte en l’air, un “tour de magie” (vu dans tous les spectacles de magie bas de gamme pour enfants du monde, certes, mais un tour de magie quand même) avec le Whole Earth Catalogue, un cartoonesque costume permettant à l’acteur de passer pour quelqu’un de souple, etc. Le côté humoristique et le ton léger sont aussi à souligner.

Mais ce qui me dérange, c’est que le spectacle ne mène à rien. Il n’y a pas la moindre progression dramatique, pas la moindre histoire non plus d’ailleurs, pas le moindre avis émis sur le personnage de Steve Jobs (ni en pour, ni en contre), pas le moindre point de vue sur sa contribution à l’informatique (si ce n’est, comme dit plus haut, une mini-critique sur les wearable devices et, peut-être symbolisé par la hache aux mille fonctions, un parti-pris sur les la relation homme – outils), bref, c’est un peu vide. Qu’on se comprenne bien, je ne m’attendais ni à un spectacle biographique, ni à un texte tranchant entre le pour et le contre du personnage, mais j’aurais au moins aimé avoir une pièce avec un propos qui ait du fond et un sens.

44_5_bucheronLe troisième acte en mode bûcheron, début de la partie abstraite du spectacle, qui ne m’aurait pas dérangée si elle avait débouché sur une conclusion
[photo de Maëlla-Mickaëlle Maréchal, via Théâtre de Vidy]

Pour conclure, je suis loin d’avoir trouvé ce spectacle mauvais, la preuve étant que je ne m’y suis pas ennuyé un seul instant, captivé par l’originalité visuelle de la performance et la forte présence dégagée par le jeu de Jos Houben. La mise en scène et l’acteur sont bons voir très bons, mon problème c’est le texte, ou plutôt l’histoire. Les deux premiers actes perdent les spectateurs qui ne connaissent pas la vie de Steve Jobs sur le bout des doigts dans une nuée de références, sans que cela ait un quelconque sens mis bout à bout. Le troisième acte s’engage dans l’abstrait, ce qui est déconcertant, amusant à voir, mais surtout dénué de tout message. Et au final, le public assiste à un spectacle sans aucune progression dramatique et sans aucun propos, sorte de performance bancale. Une petite déception.

Merci au Théâtre de Vidy pour le soutien accordé à On Stage Now. Retrouvez la suite de leur programmation de saison sur leur site Internet !

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