Des gens bien (de David Lindsay-Abaire / mes. Anne Bourgeois / avec Miou-Miou, Patrick Catalifo, Frédérique Tirmont, …)

45_1_affiche

Des gens bien
De David Lindsay-Abaire
Adapté par Gérald Aubert (traducteur)
Mis en scène par Anne Bourgeois assistée par Sonia Sariel
Avec Miou-Miou, Patrick Catalifo, Frédérique Tirmont, Isabelle de Botton, Aïssa Maïga, Julien Personnaz

Scénographie par Nicolas Sire
Lumières par Laurent Béal
Musiques par Jacques Cassard
Costumes par Brigitte Faure-Perdigou

Théâtre de Beausobre, Morges, Suisse
Produit par Atelier Théâtre Actuel (producteur, tourneur), Théâtre Hébertot (producteur), R.S.C (producteur), Théâtre de Beausobre (organisateur)
Représentation du mardi 2 février 2016 à 20h00
Placé en première catégorie (rang C, place 45)
Payé 60.80 CHF (abonnement 14-17 spectacles au Théâtre de Beausobre = -20%)

45_2_castingUne partie du casting de la pièce, mené par Miou-Miou ; à signaler que, pour la tournée, Brigitte Catillon (en photo tout à droite) a été remplacée par Frédérique Tirmont, sans que de nouvelles photos presse ne soient faites
[photo de Laurencine Lot, via Planète Campus]

Contrairement à la majorité des spectateurs de la salle, j’avoue que ça n’était pas pour Miou-Miou que j’étais présent ce soir là, mais bien pour la pièce, dont j’avais entendu de bonnes critiques. Au programme, un texte écrit en 2011 et monté à Broadway, rien de moins. Les thématiques ? Au premier plan la pauvreté et la lutte des classes, mais aussi des histoires d’amitié, de générosité et de manipulation.

Avant de me lancer dans un rapide résumé de l’intrigue, je précise que l’action a lieu dans plusieurs endroits de Boston, tous représentés par des décors pas énormément détaillés, mais faisant la part belle à d’assez hautes cloisons. Résultat, les changements de décor entre les différents actes sont assez longs, d’autant qu’ils se font rideau fermé, avec une petite musique pour seule distraction. Logique me direz-vous, mais j’aurais apprécié une occupation (personnage parlant en voix off par exemple) permettant d’éviter la légère perte de rythme qui se produit à chaque fois. Heureusement, comme vous allez le lire dans le reste de cette critique, la pièce étant passionnante de bout en bout, ce détail est assez vite oublié.

Je vous annonçais un rapide résumé de l’histoire : tout commence devant l’entrée du personnel d’un supermarché de la banlieue pauvre de Boston, où le personnage de Miou-Miou, Margie, plus toute jeune, se fait renvoyer suite à ses retards à répétition. Là où le texte montre d’emblée son intelligence, c’est que le boss n’est pas un vieux sans-cœur virant la pauvre caissière sans état d’âme. Le patron en question, c’est Julien Personnaz, excellent acteur, qui interprète ici un personnage que Margie connaît depuis qu’il est bébé. Cette première scène à deux interlocuteurs est superbement écrite, plantant le décor de l’intrigue (Margie élève seule une fille handicapée, la fait garder par des amies pas toujours fiables – d’où ses retards -, a de gros soucis d’argent, le patron est lui victime de moqueries puisque soupçonné d’être homosexuel suite à sa passion pour le bingo, etc.) tout en commençant à parler de certains thèmes sociaux (difficulté de trouver un emploi, patron tiraillé entre son envie de soutenir ses employés et les consignes venant de plus haut, etc.).

45_3_magasinLa scène d’ouverture où Margie, magnifiquement interprétée par Miou-Miou, se fait virer
[photo de Laurencine Lot, via le dossier de presse]

De cette scène découle l’enjeu de la pièce pour Margie : trouver un nouveau job pour pouvoir continuer de s’occuper à peu près décemment de sa fille handicapée. Notre “héroïne” commence par parler de ses problèmes à ses deux meilleures amies, bien plus excentriques que le personnage campé par Miou-Miou, et d’une intelligence pas vraiment remarquable – j’irais même jusqu’à dire qu’elles sont simples d’esprit ! L’une des deux a cependant un plan diabolique à proposer à son amie : aller voir Mike, son ancien amour d’adolescence “qui a réussi”, puisqu’il est devenu médecin, et lui demander du travail. S’il n’accepte pas, Margie n’aura qu’à user de chantage en lui faisant croire qu’il est le père de l’enfant handicapée dont elle prend soin…

Si elle semble d’abord réticente à l’idée d’utiliser ces méthodes, la pauvre célibataire chômeuse ira quand même rendre visite au Mike susnommé, dans son cabinet. Là, de refus en refus, de quiproquo en quiproquo, elle commencera à remuer le passé. Elle deviendra même carrément manipulatrice et reprochera clairement à Mike d’être sorti de la classe ouvrière pour “rentrer dans le moule” des riches égoïstes. De fil en aiguille, elle finira dans sa villa, en compagnie de sa femme, où une merveilleuse scène aura lieu, passant à toute vitesse de révélations en mensonges. A signaler que l’épouse de Mike se trouve être noire, permettant à la pièce d’ajouter encore un thème à son texte, celui du “racisme involontaire” des personnes manquant d’éducation, Margie en l’occurrence. Très bien ficelé.

Là où l’écriture est carrément géniale, c’est que les deux personnages qui s’affrontent sont aussi cruels l’un que l’autre. Margie est prête à briser un couple pour avoir une vie décente tandis que Mike est capable de tout pour faire taire son ancien amour aux paroles franchement gênantes. Dans le rôle de l’arbitre, la très classe et bien éduquée femme de Mike ne sait plus où donner de la tête. Pour le spectateur, il est dur de savoir lequel des deux personnages soutenir, et compliqué également de savoir qui ment et qui dit la vérité… en gros, de dire qui fait partie “des gens bien”.

45_4_appartementLa villa de Mike, lieu d’un véritable combat verbal entre les deux anciens amants, génial à suivre pour les spectateurs
[photo tirée de la bande annonce du spectacle]

Vous l’aurez compris, l’écriture est au top, autant du côté du suspens que du côté du traitement des problématiques sociales. La mise en scène, classique, pas tape-à-l’œil, dessert très bien le texte. L’ensemble donne à la pièce un rythme assez spécial, tout en douceur, mais comme déjà dit, pas ennuyant à un seul instant. Surprenant mais très réussi donc.

Je qualifierais d’ailleurs l’interprétation de Miou-Miou quasiment de la même manière. Elle a une façon de jouer avec un naturel déconcertant et une sorte de naïveté qui s’accorde à merveille avec Margie. Je ne peux pas le dire autrement : j’ai adoré sa performance ! Le reste du casting est tout autant excellent. J’ai beaucoup aimé le côté excentrique et un peu simple d’esprit du personnage superbement tenu par Isabelle de Botton, tandis que Frédérique Tirmont contrebalance le caractère puissant de ce dernier avec subtilité et talent. La façon qu’à ce trio féminin de jouer les pauvres sans être caricatural ou méchant est vraiment à souligner. Patrick Catalifo excelle également de bout en bout dans la peau de Mike, nouveau riche transformant l’histoire de son enfance à son avantage. Les deux plus petits rôles de la pièce méritent tout autant mes compliments. Je me répète, mais “naturel” est décidément l’adjectif qui qualifie le mieux la performance de l’ensemble.

Pour terminer, un mot peut-être sur la musique, actuelle et parfaitement adaptée au spectacle. Elle m’a d’ailleurs fait penser à la bande-son des Cartes du pouvoir, pièce qui vient à l’origine du même endroit, le Théâtre Hébertot. Les deux spectacles ont en commun une modernité que je trouve vraiment bienvenue dans le monde du théâtre.

45_5_coupleMargie et son ancien amour, Mike, manipulateur romançant à outrance sa soi-disant misérable enfance…
[photo de Laurencine Lot, via AggloScènes]

Au final, j’ai véritablement adoré ce texte, autant bien écrit qu’interprété. Il y a du suspens dans l’histoire, mais aussi un sujet sensible en toile de fond, le tout étant prétexte à des manipulations et des révélations donnant au scénario un goût de thriller captivant. Les problématiques sociales sont traitées avec une grande subtilité, sans méchanceté, sans moquerie, rien qu’avec de la justesse. Face à cette écriture moderne, la distribution, menée par une Miou-Miou au sommet de son art, joue avec un naturel assez génial. Le seul reproche qu’il soit possible de faire à la pièce concerne les changements de décor, vraiment lents. A part ça, c’est du superbe théâtre comme je l’aime, parisien tout en étant à l’américaine ; à recommander sans aucune hésitation !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *