Les cartes du pouvoir (de Beau Willimon / mes. Ladislas Chollat / avec Pierre-Yves Bon, Thierry Frémont, …)

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Les cartes du pouvoir
De Beau Willimon
Adapté par Ladislas Chollat, Anne Jeanvoine, Francis Lombrail
Mis en scène par Ladislas Chollat assité par Jeoffrey Bourdenet
Avec Pierre-Yves Bon, Thierry Frémont, Jérémie Petrus, Roxane Duran, Elise Diamant, Jean Barney, Gregory Vouland, Adel Djemai

Décors par Emmanuelle Roy
Lumières par Alban Sauvé
Vidéos par Nathalie Cabrol
Costumes par Doby Broda, Christiane Chollat

Théâtre de l’Octogone, Pully, Suisse
Produit par Théâtre Hébertot (producteur), Pascal Legros productions (producteur, tourneur), Théâtre de l’Octogone (organisateur)
Représentation du jeudi 10 décembre 2015 à 20h30
Placé en première catégorie (rang N, place 12)
Payé 57.00 CHF

36_2_castingLe casting de la pièce au moment des saluts (la production n’ayant pas refait de photos pour la tournée, malgré que cinq acteurs sur huit ont changé par rapport à la distribution parisienne, ce sera une des seules photos de cet article)…
[photo sans crédit, via L’écho républicain]

Je n’ai jamais vu House of Cards et ça n’est donc pas le fait que l’auteur de “Les cartes du pouvoir” soit le même que celui de la célèbre série de Netflix qui m’a mené au Théâtre de l’Octogone en ce jeudi soir. C’est plutôt les critiques de mes “confrères” blogueurs, assez unanimes, qui m’ont poussé à aller découvrir cette pièce au thème politique. Cela dit, depuis les représentations à Paris, une bonne partie des acteurs se sont envolés vers d’autres rôles, et seuls trois comédiens des huit de la pièce ont rempilé pour la tournée, dont un a en plus un rôle mineur. Mais parmi les trois se trouve Thierry Frémont, qui a remporté pour ce rôle le Molière 2015 du comédien dans un second rôle.

Le spectacle commence de façon étonnante, avec un “mur” tout proche du devant de scène. Des personnages arrivent, sans être éclairés, tandis que le mur sus-nommé se révèle en fait être un écran, sur lequel d’autres ombres sont projetées. Puis le mur recule, suivi par les comédiens, dévoilant l’ensemble de l’espace de jeu. En plus de cet écran mobile permettant de modifier la profondeur de scène, des éléments de décor modulables se trouvent dans les coulisses et se déplacent latéralement sur le plateau en fonction de l’endroit où se déroule l’action. Une machinerie assez complexe mais très belle et incroyablement efficace.

Concernant l’histoire, elle gravite autour de la primaire démocrate aux Etats-Unis, et plus particulièrement autour de la candidature du gouveneur Morris, qu’on ne verra cependant jamais sur scène. Le “héros” de la pièce, c’est son attaché de presse, le jeune Stephen Bellamy (25 ans de mémoire). Plus jeune encore, travaillant lui aussi comme attaché de presse, Ben, à peine 20 ans, et probablement plus intelligent et sûr de lui encore que ne l’était Bellamy au même âge. Les deux travaillent sous les ordres de Paul Zara, le directeur de la campagne. Quatrième personne sur les planches au début de la pièce, Ida Horowicz, journaliste au Times (New York Times je suppose, mais il ne me semble pas que ça soit clairement précisé), dont la relation avec l’équipe de campagne est assez ambigüe dès les premiers instants – journaliste acquise à la cause du gouverneur Morris ou manipulatrice prête à tout pour un bon papier ?

Les quatre autres protagonistes sont Molly, stagiaire au QG de campagne, un deuxième journaliste, un patron de café et le directeur de campagne de l’adversaire démocrate. Par écrit, ça peut paraît un peu compliqué de s’y retrouver au milieu de tous ces individus mais, et c’est là une des grandes forces de la pièce, tout est limpide sur scène, impossible de s’y perdre. Il faut dire que chacun de ces personnages est interprété par un acteur absolument excellent, dégageant un charisme fou. Certes, le moliérisé Thierry Frémont excelle, mais que dire de la jeune stagiaire jouée par Roxane Duran, au ton absolument génial ? Que dire de Jérémie Petrus, incroyablement brillant dans le rôle de Ben le surdoué ? Que dire de Adel Djemai, parfait dans son (petit) rôle de patron de café ruiné ? Que dire de Gregory Vouland, directeur de la campagne adverse qui dégage une aura de personnage redoutable ? Rien, absolument rien, ils sont tous excellents de bout en bout !

36_3_debutL’ouverture de la pièce, très esthétique et permettant de révéler l’ingénieux décor
[photo sans crédit, via France TV]

Si les spectateurs ont droit à un casting de rêve, le scénario n’est pas en reste. C’est une merveille de complexité, de trahisons de tous côtés et de personnages manipulateurs, le tout restant, comme déjà dit, très facile à suivre. Tous les personnages sont passionnants, le principal, Stephen Bellamy, en premier lieu. Sa descente aux enfers à lui, le génie de 25 ans à la place quasi-assurée à la Maison Blanche, est fascinante. Tout ça à cause d’une seule mauvaise décision… Mais le tyrannique directeur de campagne Paul Zara est lui aussi extrêmement intéressant, tout comme la journaliste plus que maligne et capable de tout pour faire la une. Je crois que c’est la première fois que je vois une pièce de théâtre où les caractères des protagonistes sont autant travaillés. Tous sont crédibles et complexes, du premier au plus petit rôle. Un bijou d’écriture, où les dialogues ne sont d’ailleurs pas en reste.

Nous voilà avec des acteurs de qualité, un scénario grandiose et un décor magnifique, il ne reste plus qu’à mettre le tout en scène, et c’est Ladislas Chollat qui s’en charge, avec un énorme talent. Tout comme pour le texte, l’ensemble est fluide malgré les nombreux lieux différents représentés et les huit acteurs sur scène. Là non plus je ne vois pas un seul reproche à formuler, c’est un travail parfait.

Deux heures ont passé, vient le moment de la conclusion, dont vous vous doutez de la teneur positive. C’est incontestablement une des meilleures pièces que j’aie vues. Autour de ce sujet de campagne politique pouvant paraître compliqué et ennuyeux, Beau Willimon a écrit un texte impliquant huit personnages tous autant fouillés et psychologiquement intéressants les uns que les autres. Il a exploité leur caractère pour en sortir une histoire aux nombreux rebondissements mais à la crédibilité et à la limpidité parfaites, sans oublié un suspens géré de main de maître. L’équipe qui a traduit le texte, l’a adapté et mis en scène l’a fait sans fausse note, avec grande classe, dans un décor extrêmement bien pensé, autant moderne qu’esthétique. La vidéo contribue avec classe au spectacle, tandis que la musique est particulièrement bien choisie. Quand aux huit comédiens qui jouent le tout, ils méritent tous des lignes et des lignes de compliments, tellement leur interprétation est juste, et tellement ça doit être compliqué de se mettre dans la peau de personnages aux traits de caractère si complexes. Un énorme bravo à toute l’équipe du spectacle pour ce grand moment de théâtre, un coup de coeur (en parlant de cartes…) de cette saison pour ma part !

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